J’ai récemment vu le film La Zone d’intérêt, une œuvre qui dépeint Rudolf Höss, le commandant du camp de concentration d’Auschwitz, et sa famille. Mon impression pourrait être décrite comme un « choc silencieux ».
Ce film n’est pas de ceux qui cherchent à ébranler le public par des « images atroces » ou des « descriptions explicites de la violence ». Au contraire, la tragédie n’apparaît jamais à l’écran. C’est à travers la banalité du quotidien, les sons perçus au loin, le sens de la distance et la structure du montage que la froideur même du monde surgit.
Après le visionnage, je me suis surpris à réfléchir non seulement au film lui-même, mais aussi à la perspective à partir de laquelle j’ai reçu l’œuvre, et comment cela se lie à ma propre posture créative.
La différence entre « cruel mais beau » et « simplement déplaisant et épuisant »
J’ai tendance à être attiré par les œuvres qui dépeignent cette vérité essentielle : « le monde est cruel ».
De Dancer in the Dark à The Mist en passant par Silence, j’ai été profondément ému par ces films qui nous confrontent crûment à l’impitoyabilité du monde et à l’impuissance humaine. Ces œuvres expriment la cruauté du monde et incluent souvent des représentations dures et concrètes. Pour autant, cela ne signifie pas que toutes les « représentations cruelles » possèdent la même qualité.
Par exemple, je ne ressens pas d’émotion profonde face aux œuvres qui exacerbent la violence ou la douleur de manière provocatrice, en les transformant en objets de stimulation ou de consommation. J’ai le sentiment que, dans ces cas-là, l’intensité du stimulus sensoriel est devenue une fin en soi, plutôt qu’une mise à jour de notre compréhension de la structure du monde.
Pour ainsi dire, ce qui m’attire, ce sont les œuvres où la cruauté émerge en tant que « structure ».
- La violence et la douleur ne sont pas les protagonistes, mais apparaissent comme des sous-produits (inévitables).
- On y perçoit une intention éditoriale d’indirection et de mise à distance, plutôt que de chercher à faire ressentir quelque chose de manière frontale.
- Il est montré silencieusement que le monde ne garantit pas une « attribution de sens par l’humain ».
- Une réorganisation cognitive s’opère après le visionnage.
À cet égard, La Zone d’intérêt m’a semblé être l’un des sommets singuliers de cette approche.
La terreur dans le sublime
Je pense que pour saisir l’essence de la cruauté du monde, la notion de « sublime » est cruciale.
Pour moi, le sublime est quelque chose de bien plus proche de la « terreur » que de l’apaisement ou de la guérison. Par exemple, face à l’immensité écrasante de la nature, comme celle du Grand Canyon, on éprouve un sentiment de respect mêlé de crainte, et simultanément, une compréhension charnelle de sa propre petitesse, de l’incontrôlabilité de la nature et de l’échelle vertigineuse du monde.
Cette sensation physique n’est en aucun cas un plaisir. C’est, je crois, une perception sincère nécessaire pour accepter le monde tel qu’il est, sans le banaliser.
Le choc provoqué par La Zone d’intérêt était également proche de cette terreur structurelle — non pas tant de la colère ou de la sympathie face à la tragédie historique, mais la réalisation de ceci : « Comment le monde peut-il continuer à se mouvoir avec une telle indifférence et un tel calme ? »
Le monde est indifférent, l’homme est impuissant. Mais…
La plupart des films qui me fascinent semblent incarner une vision du monde commune :
- Le monde est intrinsèquement indifférent à l’être humain.
- Les structures écrasent facilement l’éthique individuelle ou la bienveillance.
- L’homme est, face à cela, d’une impuissance frappante.
En même temps, ces œuvres ne s’achèvent pas sur un simple désespoir.
- L’homme n’est pas totalement impuissant.
- Même si elle est limitée, il existe une marge de manœuvre et de choix pour résister.
- L’exercice de ce choix devient le lieu même de l’éthique.
Je crois que c’est cette relation asymétrique et tendue entre le monde et l’individu que je souhaite observer, ressentir et savourer.
Correlation Entre Macro Et Micro
En organisant ces perspectives, je suis parvenu à une image concernant ma propre création. Il s’agit d’une structure tripartite :
- Le monde Macro (nature, society, structure, indifférence).
- Le monde Micro (monde intérieur, cognition, création).
- La « forme de ma vision du monde » qui traverse les deux.
La préférence pour l’input (regarder des films) et l’inclination pour l’output (la création) ne sont pas séparées ; elles sont transpercées par la même forme de perception du monde.
De plus, cette forme de perception semble avoir une structure fractale (auto-similaire), conservant son isomorphisme même en changeant d’échelle. On peut exprimer cette structure de manière plus concrète :
- Dans une structure mondiale géante, l’humain possède une marge de manœuvre infime (mais précieuse).
- Dans la structure d’une œuvre unique, le matériau possède un degré de liberté limité (mais ouvert).
- Le caractère du tout est replié dans un seul motif.
La création comme construction d’un modèle du monde, non comme expression de soi
En y réfléchissant ainsi, il me semble que la création, pour moi, réside dans un lieu légèrement différent de ce qu’on appelle habituellement l’« expression de soi ».
Il s’agit moins de :
- Exposer ses émotions.
- Transmettre un message.
- Confesser son intériorité.
Mais plutôt de :
- Quelle est la structure du monde ?
- Comment l’humain y est-il positionné ?
- Sous quelle forme cette relation peut-elle être stabilisée ?
Je pense que ma création s’apparente davantage à une sorte de « construction d’un modèle du monde » en réponse à ces questions.
D’un point de vue psychanalytique, on pourrait dire que je crée pour bâtir ma propre « forteresse » — une manière de continuer à accepter l’indifférence (la cruauté) du monde, sa grandeur et sa force, sans les déformer. En d’autres termes, l’œuvre est à la fois une défense psychologique et un dispositif de conservation de la compréhension du monde.
Dernières réflexions
Le visionnage de La Zone d’intérêt a été plus qu’une simple expérience cinématographique ; ce fut l’occasion de verbaliser et de visualiser la cohérence entre ma propre perception du monde et ma posture créative.
- Ne pas banaliser le monde.
- Regarder l’indifférence (la cruauté du monde) bien en face.
- Et pourtant, ne pas renoncer à la possibilité d’agir et de répondre.
Je souhaite continuer à sceller ces tensions, en silence, dans la « forme » de mes œuvres.
