Quelle motivation pousse un créateur de musique à tisser des mots sur son art ? Dans mon cas, face au domaine de la musique qui est par essence ineffable, c’est précisément parce que je connais sa force puissante et intraduisible que je m’efforce de faire naître des mots. Ce n’est pas une tentative de saisir la lumière éblouissante elle-même, mais plutôt un acte semblable à celui de tracer méticuleusement les contours de l’ombre que cette lumière projette sur le sol.
Poser les questions « Qu’est-ce que la musique ? » ou « Qu’est-ce que la composition ? » et tenter une définition par le langage me place, paradoxalement, en un point où je suis forcé de reconnaître la nature non verbale de la musique. Les textes que j’écris se tiennent au bord de cette entité gigantesque qu’est la musique ; ils sont, pour ainsi dire, des reflets ou des esquisses abstraites dessinées depuis cette rive.
Le philosophe Ludwig Wittgenstein a laissé cette phrase célèbre : « Ce dont on ne peut parler, il faut le taire. » Pourtant, comme le suggère l’anthropologue de l’art Tomohisa Nakajima, s’il faut garder le silence sur l’indicible, il nous est possible de verbaliser « l’indicibilité de l’indicible » elle-même. Se tenir au bord du silence, s’interroger sur la raison d’être de cette frontière et parler : voilà ce qui me semble être une attitude sincère pour un créateur.
Pour moi, l’expérience musicale acquise par la composition est un moment unique où je ressens la force irrésistible de la musique et ses « qualia » — ce grain ou cette saveur particulière qui échappe à toute explication exhaustive par les mots. Les paroles inspirées par cette expérience prennent alors le caractère d’une « création secondaire » par rapport à la création primaire.
Ces textes ainsi tissés ne sont pas simplement subordonnés à la musique, et encore moins une conversion de la musique sous une autre forme. On pourrait les qualifier de créations indépendantes, tels des « satellites » restant dans le champ d’attraction de la planète Musique, tout en décrivant leur propre orbite.
Ce processus de verbalisation a fini par constituer une partie de mon activité créatrice. Prêter l’oreille à la musique, observer ses micro-variations et assembler les mots ainsi récoltés est un travail proche de la « composition » d’un objet.
« Composer de la musique », « écrire des textes », et accumuler ces fragments sous l’égide de ma propre personnalité pour ériger une forme : ces activités sont pour moi empreintes d’une exaltation sereine, semblable à l’assemblage d’une « maquette de château » symbolisant la vue d’ensemble de mon œuvre. Je suis profondément attiré par le fait de savourer, d’un point de vue méta, l’esthétique nichée dans les détails, les distorsions mêlées à l’harmonie globale et la texture unique qui émane de la forme totale.
Pour approfondir la réflexion, on pourrait dire que je construis de mes propres mains un « système d’observation externe de mon processus créatif ». En combinant deux modes d’expression qualitativement différents — la musique et les mots —, l’ensemble commence à fonctionner comme un « dispositif expérimental d’observation » pour mettre à jour ma propre créativité.
À l’intérieur de ce dispositif coexistent deux versions de moi-même : le « praticien », qui fait face au son et place concrètement les notes, et l’« observateur », qui surplombe le comportement du praticien, l’enregistre et cherche de la nourriture pour la création suivante. Quand cette relation commence à fonctionner, le système entier prend l’aspect d’un organisme vivant. C’est ici que surgit le concept biologique d’« autopoïèse » (auto-production) — un mécanisme par lequel un système produit continuellement les éléments qui le constituent.
La pratique de la création musicale induit la question « Qu’est-ce que c’est ? » et encourage la verbalisation. Ensuite, l’acte d’observation par la mise en mots permet une vision objective de soi et fournit de nouvelles perspectives et de l’énergie pour la musique à venir. La musique appelle les mots, et les mots deviennent l’engrais qui enrichit le terreau de la musique. C’est par ce cycle autonome que la vitalité de la création semble se maintenir.
Cependant, s’agissant d’un « organisme vivant », il existe toujours des fluctuations dans son « état de santé ». Dans mon cas, si le poids des activités linguistiques de l’observateur devient trop prédominant, je ressens généralement une forme de malaise. Cet inconfort est sans doute une alerte intérieure indiquant que la « pratique » (la production musicale), qui devrait être la source d’énergie fondamentale du système, est en stagnation. C’est le signe que le flux sanguin créatif s’interrompt et que la vitalité se perd.
Je souhaite avant tout être celui qui manifeste la musique. Le sentiment de vide que je ressens lorsque les mots s’accumulent sans pratique vient de mon désir d’être un « praticien » avant d’être un critique. La question « Le moi qui épuise les mots s’éloigne-t-il du moi qui pratique ? » est une altérité intérieure constante qui me soutient et me met en garde simultanément.
Bien sûr, tout créateur peut s’égarer profondément dans la forêt des mots au cours de son cheminement. D’après ma propre expérience, je peux dire que ce n’est jamais du temps perdu, mais plutôt un processus nécessaire. Néanmoins, au-delà de cela, plutôt que de chercher une narration dans la figure du « peintre qui ne peint pas », je préfère me tenir du côté de la pratique et continuer à produire quelque chose, aussi imparfait que cela puisse être.
Verbaliser la pensée fait partie du moteur de mon système créatif, tout en étant un « bilan de santé » pour en mesurer la vigueur. En ce moment même, alors que je rédige ces lignes, je sens le regard de l’observateur posé sur moi. La réflexion dans l’océan des mots est une période de préparation essentielle pour la création suivante. Je prends à nouveau conscience que, pour ne pas laisser stagner le cycle de la création, il est primordial de garder une image souple, capable de brasser continuellement la pratique et l’observation.

