(Publié pour la première fois le 30 mars 2026)
Lorsque j’essaie de mettre quelque chose en mots, je n’ai pas l’impression de saisir l’objet lui-même tel qu’il est. J’ai plutôt le sentiment de faire naître une nouvelle ressemblance de cet objet.
Face à des états intérieurs complexes ou à des sensations dont les contours restent indéfinis, je donne, d’une certaine manière, une ossature de langage à ce qui ne peut être saisi dans son état premier. Ce processus me semble moins relever de l’esquisse que d’une reconstruction par le langage.
Bien sûr, quelque chose se perd toujours dans cette opération. Dès qu’une sensation est mise en mots, les frémissements les plus subtils de l’émotion ou une présence encore sans nom s’atténuent, au moins en partie. C’est pourquoi toute verbalisation s’accompagne inévitablement d’une certaine perte.
Mais, dans le même temps, certaines formes n’apparaissent qu’à travers les mots. Il arrive que quelque chose qui était déjà là, mais que je ne parvenais pas encore à saisir clairement, devienne soudain plus net au moment où il prend la forme d’une phrase.
Ainsi, la verbalisation n’est peut-être pas une simple transmission, mais une forme de création seconde. Une sensation originelle est transposée dans un autre médium : le langage. La ressemblance qui en résulte ne coïncide jamais parfaitement avec son origine. C’est précisément cette différence qui lui donne son sens. Non comme une copie, mais comme une image reconstruite avec d’autres matériaux, elle éclaire d’un jour nouveau ce dont elle procède.
C’est pourquoi je crois qu’une véritable éthique des mots est nécessaire. Les mots sont un moyen de comprendre le réel, mais ils possèdent aussi le pouvoir de fabriquer une image commode de celui-ci. Si l’on adapte excessivement ce que l’on ressent aux exigences du langage, on finit par produire quelque chose qui paraît convaincant tout en s’éloignant de la sensation originelle.
Celui qui fait usage du langage devrait garder ce danger à l’esprit. Avant de faire confiance aux mots, il faut craindre leur puissance. Je ne vois pas cette attitude comme une manière d’affaiblir l’expression, mais comme une exigence de respect envers les sensations.
Pourtant, la fonction des mots ne s’arrête pas là. J’ai souvent fait l’expérience de ce moment où ce qui a été formulé revient vers moi et affine les contours de la sensation première. En mettant une émotion en mots, je découvre soudain : « C’est donc cela que je ressentais. » Ou bien une émotion encore vague gagne progressivement en clarté à travers l’écriture. Ce mouvement de retour n’altère pas les qualia originels ; il en augmente au contraire la résolution.
À cet instant, les mots ne sont plus un dispositif destiné à fixer un objet, mais un circuit qui renouvelle les sensations. Les mots et les sensations circulent l’un vers l’autre et se transforment peu à peu dans ce va-et-vient. En ce sens, la verbalisation n’est peut-être pas une traduction à sens unique, mais une forme de co-création.
Autrefois, j’avais tendance à idéaliser une forme d’autosuffisance achevée, sans doute parce que j’accordais une importance excessive à la cohérence logique. Je trouvais peut-être une forme de sécurité dans le fait de rester relativement fermé au monde extérieur et intérieurement exempt de contradictions.
Pourtant, le langage réel est tout sauf immobile. Le sens ne cesse de se déplacer et d’être différé. Il me semble que la « différance » de Jacques Derrida désigne précisément cet état dans lequel le sens n’est jamais entièrement donné sur-le-champ, mais émerge au fil même de son ajournement.
Aujourd’hui, je voudrais voir ces écarts non comme des défauts ou des risques, mais comme des espaces ouverts à l’expression. C’est précisément parce qu’il n’existe jamais de correspondance parfaite que d’autres manières de dire deviennent possibles. C’est parce que rien ne peut être définitivement enfermé dans un seul mot qu’il est possible de raconter encore et encore. Je crois que c’est dans cette répétition que la pensée trouve un espace pour grandir.
Si tel est le cas, les mots ne sont plus seulement quelque chose qu’il faudrait « craindre à juste titre ». Bien sûr, cette crainte demeure nécessaire. Mais je souhaite la conserver non pour arrêter ma plume, mais comme une tension qui m’empêche de glisser vers des conclusions hâtives ou négligentes. C’est seulement ainsi, me semble-t-il, que les mots peuvent devenir un outil qui ne fige pas l’objet, mais transforme peu à peu notre relation avec lui.
Les mots créent des ressemblances. Il arrive que ces ressemblances se reflètent en retour sur la sensation originelle et révèlent des contours jusque-là invisibles. Continuer à tisser des mots tout en sachant qu’ils ne pourront jamais tout exprimer. Puis renouveler les sensations en acceptant cette incomplétude et en jouant avec la différance.
Pour moi, l’un des aspects essentiels de la verbalisation réside dans ce mouvement silencieux de réciprocité.
